Entretien avec Simon Dulac,
fondateur de Rapido Livres

 
La reproduction des couleurs pose quelquefois des problèmes. Pourquoi ?

Après trente-cinq années d’expérience dans la photogravure, dans l’impression offset et digitale, je peux vous dire que c’est un sujet complexe et trop souvent traité par le mépris. Même si la technique a fait beaucoup de progrès, il est encore difficile d’expliquer certains phénomènes si on ne fait pas un tout petit peu de théorie.

Comment fonctionnent nos yeux ?

L’homme dispose d’une bonne vue, mais elle est loin d’être parfaite. Voici à peu près comment ça fonctionne. Nos yeux possèdent des photorécepteurs avec des bâtonnets et des cônes. Ces derniers sont capables de percevoir pour certains le bleu, d’autres le rouge et d’autres le vert. La superposition d’une intensité maximum pour ces trois « filtres » produit du blanc. C’est ce qu’on appelle la synthèse additive. Les écrans de nos ordinateurs fonctionnent exactement de la même façon.

C’est la même chose en imprimerie ?
En imprimerie, nous utilisons la synthèse soustractive, qui compte quatre couleurs de base, soit le cyan, le magenta, le jaune, et le noir. Donc, à l’inverse de la méthode expliquée plus haut pour obtenir du blanc, il faudra soustraire et non superposer les quatre couleurs de base.

Et comme cela on reproduit le même espace couleur ?

Non, la quadrichromie permet de reproduire à peine 50 % des couleurs visibles par l’œil. Certaines couleurs comme l’orange, certains verts, et le violet, sont très difficiles à reproduire en quadrichromie. C’est visible sur le graphique ci-joint. Vous voyez que même l’espace RGB ne reproduit que 80 % des couleurs visibles à l’œil.

Qu’est-ce qu’on peut faire ?

Dans l’idéal, il faudrait imprimer avec douze couleurs. Les photographes professionnels utilisent ce type d’imprimantes à jet d’encre. Mais c’est très coûteux. C’est possible pour des tirages photo haut de gamme, pas pour produire des livres.

Que pensez-vous des logiciels qui proposent d’utiliser des couleurs Pantone ?

Je ne le conseille vraiment pas. Etant donné que la quadrichromie ne reproduit que la moitié des couleurs visibles par l’œil humain, les logiciels vont faire des conversions. Et vous aurez des écarts significatifs. Si vous voulez faire un solide (qu’on appelle aussi couleur en aplat), travaillez directement en quadri. Vous aurez sur votre écran un résultat conforme à ce que vous voulez imprimer, si vous avez un bon écran, c’est-à-dire un écran calibré.

Pourquoi nos yeux perçoivent-ils mieux certains écarts et moins d’autres ?

Nos yeux perçoivent extrêmement bien les nuances dans les tons clairs, un peu moins bien dans les tons moyens et assez mal dans les ombres. Si vous avez une image très contrastée, avec beaucoup de couleurs différentes, notre œil qui a une vision synthétique ne pourra pas percevoir les nuances qu’il peut y avoir dans certaines parties de l’image. Alors que sur une image plus douce, comme une photo noir et blanc, ou une photo peu contrastée, il percevra des nuances très subtiles. J’ajoute que nous n’avons pas tous la même perception des couleurs.

Parlons maintenant des systèmes d’impression si vous voulez bien.

Tous les systèmes d’impression ont leurs avantages et leurs défauts. Il n’existe pas de système parfait qui permettrait de reproduire les couleurs sans le moindre écart. On sait tous que d’un écran à un autre, on a déjà des différences de rendu. C’est la même chose d’une presse à l’autre, même avec des presses du même constructeur. 

Et en imprimerie ?

On utilise le procédé de la quadrichromie qui a l’avantage d’être bien maîtrisé aujourd’hui. C’est un bon compromis pour produire une bonne qualité à un coût assez bas.

La chaîne graphique a fait des progrès importants depuis une vingtaine d’années, grâce à la numérisation et à la robotisation de nombre de réglages autrefois manuels. Les processus sont mieux standardisés. Mais il n’en demeure pas moins que de nombreux paramètres affectent le rendu couleur d’une image :

  • La couleur du papier peut donner une température légèrement plus froide ou plus chaude à une image. Les graphistes devraient utiliser des profils ICC couleur différents suivant le papier sur lequel sera imprimé le document. J’ai conscience que c’est difficile quand on passe d’un projet à un autre.
  • Les procédés offset et numérique tendent à produire le même rendu, mais il peut encore y avoir des écarts notamment parce que le procédé offset qui est un procédé chimique n’est jamais complètement stable ;
  • En offset, la composition chimique du papier peut, par exemple, produire une réaction (émulsion) différente entre l’encre et l’eau. Certains papiers ont tendance à pelucher, ce qui introduira des éléments chimiques qui perturberont l’équilibre dans le circuit de mouillage de la presse. Ca peut modifier le rendu couleur ;
  • En offset toujours, on utilise un additif qui permet de stabiliser l’acidité de l’eau et d’améliorer ses propriétés tensioactives. C’est un équilibre. Une eau trop acide endommagerait les presses. Si elle ne l’est pas assez, la reproduction des couleurs sera moins bonne. La modification des propriétés de surface du film d’eau joue également un rôle sur la bonne reproduction des couleurs en dégraissant plus ou moins la plaque offset. C’est tout un art comme vous le voyez ;
  • Avec les presses numériques laser, on utilise un processus plus stable. Ca fonctionne de la façon suivante : on charge le support d’impression (similaire au blanchet offset) en électricité selon l’image à reproduire, l’encre en poudre étant chargée de valeurs électriques contraires. Puis on chauffe le papier pour lui transférer les particules d’encre. La température dans la presse doit être régulée, mais selon les jours le papier peut contenir plus ou moins d’humidité et sa température peut légèrement varier, ce qui peut créer de petits écarts. Mais les raisons principales des écarts avec les presses numériques, c’est qu’elles ne sont pas toutes paramétrées de la même façon. Elles ont des technologies différentes. Pour la couleur nous utilisons les meilleures presses du marché : les HP Indigo. J’ajoute que les opérateurs des presses ont un œil exercé mais ils ne perçoivent pas tous les couleurs exactement de la même façon. Il faudrait également parler du jet d’encre, bien que la couleur ne soit pas encore son point fort.

C’est complexe !

Oui, mais il y a de bonnes pratiques qu’on peut mettre en œuvre pour éviter les principaux problèmes. Quand on met toutes les chances de son côté en fournissant des fichiers aux standards et qu’on travaille avec un imprimeur rigoureux, ça se passe mieux.

Vous pouvez donner des exemples ?

Il y a un peu plus de trente ans, Félix Brünner a établi un certain nombre de règles pour la reproduction des couleurs. Ses barres de contrôle ont été utilisées par des milliers d’imprimeurs dans le monde entier pendant des décennies. C’est donc une référence sérieuse.

Félix Brünner a établi quelques règles dont celles-ci :

  • En quadrichromie, les images les plus faciles à reproduire sont les images très contrastées car l’œil perçoit moins les différences dans ce type d’image ;
  • Lorsqu’une image contient des tons continus (un fond uni par exemple ou un visage) et que ce sont des valeurs comprises entre 1 et 35 % (les tons clairs), ça peut devenir très compliqué d’obtenir toujours le même rendu car notre œil perçoit le moindre écart ;
  • Lorsque ces tons continus sont composés par les trois couleurs primaires ça devient encore plus instable car les trois couleurs varient en même temps et ça crée des écarts. Les tons chair font partie de cette catégorie et une légère dérive (+/- 2%) sur l’une des trois couleurs produira un visage trop ou pas assez rouge, un peu violacé, ou carrément verdâtre, etc.
  • Les images couleur les plus instables sont celles qui comportent une dominante grise (les bijoux par exemple). C’est la même chose pour les composantes trichro utilisées pour des solides car elles utilisent les trois couleurs complémentaires à des valeurs proches les unes des autres. Le moindre écart produit des différences visibles. Si le cyan est imprimé 1% au-dessous de la valeur théorique, que le jaune et le magenta sont 2 % au-dessus, vous aurez une balance de gris qui sera nettement trop rouge. Et vous croirez que c’est mal imprimé alors qu’à +/-2 % on reste dans les tolérances du métier. 

Vous avez des recommandations à nous faire ?

Félix Brünner a conseillé aux photograveurs de stabiliser les images en utilisant le mode UCR (retrait sous couleur) qui consiste à remplacer les trois couleurs complémentaires par du noir dans les zones de l’image où elles ont des valeurs équivalentes. Vous avez aussi le mode GCR (stabilisation) qui est mieux adapté aux images qui ont une dominante grise. Le GCR permet de remplacer la couleur complémentaire par du noir. Je le recommande pour les photos de bijoux, les photos noir et blanc imprimées en quadri. Vos images seront plus stables et les écarts au moment de l’impression deviendront quasiment imperceptibles.

Vous avez l’air d’avoir pas mal d’expérience dans ce domaine ?

J’ai dirigé une photogravure pendant dix ans et une grosse imprimerie offset pendant quinze ans. Avec mes équipes nous avons produit des millions de pages de publicité en couleur et forcément nous avons rencontré des problèmes. Mais à chaque fois que nous avons réussi à nous accorder avec nos clients pour suivre les recommandations de Félix Brünner, nous avons vu diminuer les écarts de reproduction des couleurs. Je peux même vous avouer que grâce à ses recommandations nous avons pu finalement diminuer nos consommations d’encre de 10%. On peut résumer la pensée de F. Brünner à cette formule : mettez un peu moins d’encre et vous imprimerez mieux.

Pourquoi les graphistes aiment tant les gris trichro ?

Parce que c’est beau ! Mais c’est beau sur l’écran et difficile à reproduire sur une presse d’imprimerie. Quand on met des valeurs comme Cyan 10% + Magenta 8% + Jaune 5% dans un solide, on est à peu près certain que d’un tirage à l’autre on aura des rendus différents. C’est même possible au cours d’un tirage, sans pour cela que l’imprimeur ait quoi que ce soit à se reprocher. Plus les valeurs seront faibles, plus ça deviendra critique. En effet, 2 % de variation sur 2 % c’est un écart de 100 %, alors que 2 % sur 50 % c’est 25 %, ce qui est déjà beaucoup quand on parle de reproduction des couleurs.

Que faudrait-il faire pour les solides ?

Remplacez la couleur complémentaire par le noir, comme dans le GCR. Vous allez devoir changer la composante des deux autres couleurs et ça vous demandera de faire quelques recherches, c’est certain. Mais vous allez stabiliser la couleur et vous allez même produire des couleurs plus fraiches.

En ajoutant du noir ?

Oui c’est étonnant, n’est-ce pas ! Faites l’expérience et vous verrez. Chez Rapido, nous travaillons avec une équipe de dix graphistes qui ont adopté cette méthode et aujourd’hui ils trouvent que le rendu des couleurs est plus proche de ce qu’ils voient sur leur écran. Concrètement, plus les couleurs sont pâles, plus je vous conseille d’ajouter du noir. Je vous jure que c’est vraiment ce qu’il faut faire.

Quel conseil donneriez-vous à un graphiste que la reproduction des couleurs intéresse ?

Si vous voulez faire du gris, utilisez seulement le noir. Si vous voulez le réchauffer un peu, mettez un peu de rouge. Si vous voulez le refroidir, mettez un peu de bleu. Sinon, contactez-moi. Nous pourrons réaliser des tests si vous le souhaitez. On fait toujours ça gratuitement. On a toujours des choses à apprendre, même quand on fait ce métier depuis trente-cinq ans. Et puis mieux on collabore, meilleure est la qualité.

 

Références :

Voici un article qui vante les talents de M. Brünner : https://www.graphiline.com/article/7968/Le-prix-d-or-PELLITTERI-2006-attribue-a-Felix-Brunner-pour-son-engagement-au-service-de-l-industrie-graphique